Aragon Network : l'espace-DAO

Si Aragon est un projet à dominante technologique, ses promoteurs ont parfaitement conscience des limites d'une approche purement technique de la gestion des affaires humaines. La métaphore du système d'exploitation est utile à la création d'un catalogue d'application pour les DAOs, mais les DAOs elles-mêmes ne peuvent être réduites à des algorithmes de vote ou à des transferts électroniques de fonds.

Les DAOs existent par et pour leurs membres. Chaque DAO est un groupe humain doté d'une volonté propre, formant une réalité sociale irréductible à une collection de smart contracts. L'ensemble des DAOs est lui-même un monde complexe en émergence, qu'il serait vain de d'espérer contrôler de façon déterministe via des programmes informatiques.

En avril 2017, Luis dévoile la vision d'Aragon Network, un réseau de DAOs au service de ce monde naissant. Aragon Network est un instrument dans les mains d'une communauté de développeurs, de créateurs, d'entrepreneurs et d'investisseurs. Il donne corps à la volonté commune de ses membres, en leur permettant de décider ensemble de la gouvernance du réseau, de la gestion des ressources communes, et des services offerts aux DAOs participantes.

AGP - Une gouvernance formalisée et distribuée

Le 15 novembre 2018, les détenteurs de tokens ANT ("Aragon Network Token") votent à une écrasante majorité l'adoption d'AGP-1 qui formalise le mode de gouvernance du réseau, intitulé "Aragon Governance Proposal".

Avec AGP-1, Aragon Network se dote d'un cadre formel et de moyens techniques pour mettre en oeuvre une gouvernance décentralisée et transparente, condition essentielle à la réalisation de son programme d'émancipation des organisations.

AGP permet à tout individu de soumettre une proposition relative au réseau et à l'emploi de ses ressources. La proposition passe par une série d'étapes depuis la collecte informelle d'opinions jusqu'au vote final :

Cette procédure implique plusieurs parties prenantes afin de s'assurer d'un consensus suffisant et d'équilibrer le pouvoir de chaque partie (en accord avec les principes de gouvernance distribuée rappelés par Luke Duncan) :

  • avant même d'être formalisée, l'idée de proposition est soumise aux opinions de l'ensemble de la communauté, via des espaces publics de discussion (chat, forum, issues github),
  • la proposition est ensuite formalisée en version préliminaire et ajoutée au référentiel AGP sur github, afin d'être soumise à un examen public durant une semaine. La proposition peut à ce stade être modifiée, abandonnée ou rejetée si elle échoue à satisfaire à certains critères formels, arbitrés par les "AGP Editors", des membres expérimentés et actifs de la communauté sélectionnés par l'Association Aragon,
  • la proposition est ensuite soumise au board de l'Association Aragon, qui dispose d'une semaine pour exercer un pouvoir discrétionnaire sur son acceptation ou son rejet, via un vote à l'unanimité de ses membres. En cas de désaccord, la proposition est rejetée,
  • enfin, la proposition est soumise au vote des détenteurs d'ANT, le token du réseau Aragon. Ce vote a lieu une fois par trimestre.

Comme on le voit, l'Association Aragon a un rôle essentiel, puisqu'elle nomme les AGP Editors et surtout qu'elle peut rejeter de façon arbitraire une proposition avant le vote. Néanmoins, ce pouvoir est contrebalancé par le caractère public des échanges autour des propositions ; on imagine mal une proposition consensuelle dans la communauté se voir rejetée par l'Association sans de solides raisons. Surtout, l'Association est elle-même soumise aux mêmes règles de gouvernance que l'ensemble du réseau, son budget étant également voté par les détenteurs d'ANT.

En somme, l'Association exerce un contrôle centralisé sur les propositions soumises au vote, mais la décision finale est dans les mains de la communauté. Il s'agit d'ailleurs d'un système transitoire, une décentralisation plus poussée au bénéfice des détenteurs d'ANT étant prévue une fois les mécanismes d'auto-gouvernance éprouvés.

Ce système de gouvernance est aujourd'hui utilisé avec succès pour décider collectivement de questions essentielles au développement du réseau. Parmi les propositions votées en juillet 2019 figure par exemple la décentralisation de Nest, le programme d'allocation de fonds à des développeurs proposant des contributions à Aragon, jusqu'alors uniquement contrôlé par l'Association.

Aragon Court

La gouvernance d'Aragon Network concerne les affaires communes à l'ensemble du réseau. Qu'en est-il de la gestion des relations entre les participants au réseau, DAOs et individus ? Est-il légitime et nécessaire de fournir un cadre aux échanges entre des parties libres et souveraines, alors même que le projet Aragon revendique l'autonomie vis-à-vis de toute tutelle ?

Très tôt dans l'histoire d'Aragon est apparue l'idée d'une cour d'arbitrage dont la fonction serait de résoudre les différends entre agents du réseau. L'automatisation des interactions entre parties via des smart contracts est toujours imparfaite et incomplète, dès l'instant où une part d'aléatoire peut les affecter. C'est pourquoi il est nécessaire d'organiser des espaces de négociation et des procédures de décision reposant sur le jugement humain, afin de faire appel à celui-ci lorsque des conditions d'exception sont rencontrées.

La cour d'arbitrage d'Aragon répond à ce besoin. Appelée "Aragon Court", elle a souvent été qualifié de "juridiction pour les DAOs", de façon sans doute excessive. Une juridiction se réfère en effet à une autorité ayant le pouvoir d'interpréter et d'appliquer la loi à des tiers, y compris par la force.

Une telle régulation "par le haut" est peu compatible avec l'état d'esprit libertaire des projets de décentralisation en général et d'Aragon en particulier. Comme l'indique le manifeste d'Aragon, "Les choix doivent être fait librement, en l'absence de toute coercition ou d'extorsion. Les systèmes ne devraient jamais utiliser la violence pour encourager ou dissuader certains comportements humains".

Aragon Court se présente donc comme un service d'arbitrage librement choisi par des parties contractantes autonomes. Inspiré par le modèle d'arbitrage proposé par Kleros, ce service rend des jugements s'imposant non par la force, mais par le truchement de mécanismes crypto-économiques sécurisés par des smart contracts :

  • les DAOs souhaitant bénéficier de l'arbitrage d'Aragon Court paient un abonnement ainsi que des frais d'arbitrage lorsqu'un différend survient,
  • les personnes désirant jouer le rôle de juré placent une mise en ANT (le token d'Aragon Network) dans un smart contract ; le montant de la mise est d'autant plus élevé qu'il y a de jurés actifs, afin d'attirer rapidement les premiers candidats,
  • les DAOs ayant souscrit l'abonnement peuvent faire appel à l'arbitrage en plaçant à leur tour un dépôt dans un smart contract,
  • plusieurs jurés sont alors tirés au sort et invités à se prononcer (sans avoir connaissance de l'identité des autres jurés, ni de leur décision),
  • le dépôt du plaignant débouté par les jurés est utilisé pour rémunérer ceux-ci,
  • un appel peut être interjeté, auquel cas les parties en conflit doivent augmenter leurs dépôts et un plus grand nombre de jurés est sollicité.

Ce système "juridictionnel" est conforme à la philosophie du projet Aragon. Il introduit dans un système déterministe—car programmé par des smart contracts—la souplesse nécessaire à la résolution des conflits et des imprévus qui ne manqueront pas de survenir.

Concrètement, à quoi pourrait servir Aragon Court ? Un exemple particulièrement frappant est donné dans le white paper : une personne minoritaire au sein d'une DAO pourrait solliciter Aragon Court court afin de s'opposer à une tentative de transfert de fonds au profit de parties majoritaires. La procédure aurait alors le pouvoir de suspendre le vote, et le verdict des jurés pourrait le cas échéant invalider la proposition.

Pour cela, il faudrait qu'une charte définisse la légitimité des propositions soumises au vote au sein de la DAO. Il faudrait également que l'application de vote utilisée par la DAO prévoit un recours possible dès qu'une nouvelle proposition est soumise.

Ces conditions témoignent des limites et des vulnérabilités du système. Si les principes de légitimité des propositions ne sont pas explicitement définies ou comportent des lacunes, les jurés n'auront d'autre choix que de laisser faire le code. Dans une juridiction traditionnelle, les principes du droit, la loi et la jurisprudence encadrent les dispositions contractuelles, voire s'imposent à elles. Se libérer de ce cadre n'a pas que des avantages.

Une autre faiblesse est l'obligation d'avoir prévu un recours suspensif à l'arbitrage dans le code de l'application de vote (ou de toute autre opération sensible). A la différence du droit qui définit des possibilités de recours ex-post afin de "redresser les torts", l'arbitrage d'Aragon Court ne peut être exercé qu'avant l'exécution d'une opération. Le caractère immutable des transactions sur une blockchain publique ne permet pas d'annuler une opération illégitime, même si elle était confirmée comme telle par la cour ultérieurement.

Enfin, l'arbitrage se réduit pour le moment à des choix binaires, permettant uniquement de donner raison à une partie contre une autre. Le fonctionnement de la cour, tel qu'il est prévu aujourd'hui, ne peut s'accommoder de nuances dans la nature des verdicts.

Malgré ces limites, Aragon Court est une innovation remarquable et prometteuse. Intégrer dans le code même des DAOs un dispositif d'interprétation et de recours vis-à-vis de son exécution leur confère une précieuse capacité d'adaptation et d'évolution, surtout lorsque ce dispositif est combiné aux services de gouvernance offerts à chaque DAO et à l'ensemble du réseau.


Ce texte est le deuxième volet de notre série sur Aragon, proposée à l'occasion de la sortie de la version 0.8 appelée Camino. La première partie traite du narratif sous-jacent au projet, le combat pour la liberté, ainsi que de la stratégie produit consistant à proposer un système universel pour la création de tout type de DAOs. La dernière partie introduit l'organisation même du projet et débat de ses cas d'usage.

Merci à Louis Giraux et John Light.

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